Poèmes

Poèmes du jour

A celle qui est sortie de la vie

en passant le pont

plus jamais n’y dansera

petite fille inconsolable

un pas de côté

pour se jeter dans le vent

défier les nuages voler

être légère enfin

et tant pis si demeure

l’ombre d’un corps sur la rétine

du garçon qui passait

ce n’est pas de sa faute

ni de tous ceux qui n’ont rien vu

la vie parfois vous met

de ces cailloux dans les poches

on ne peut pas continuer

 

Pour Assia, in memoriam

10 novembre 2018

 

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Déjà les prend la fièvre de la mer

sa langue de sel sur les lèvres

 

on a quitté tôt ce matin la corniche

aux cris des gosses et des mouettes

 

c’étaient les longs étés de nos enfances

tout barbouillés de couleurs

 

attente de la vague obstinément

les deux genoux enfoncés dans le sable

 

est-ce vers eux que tournent les faces aveugles ?

comme si leur regard

 

resté en deçà dans la touffeur

des chambres obscures

 

revenir au matin nonchalant sur la plage

ses confidences papotées

 

loin des corps à la dérive

et du désir à fond de cale

 

des exhalaisons anciennes

de toutes les traites d’esclaves

 

c’est juste une plage

l’été 60

 

on ne voit pas les campements

ni les cimetières sous la mer

 

(sur une toile de R.F. Grégogna, Camping plage de la corniche 1960 , in Catalogue du Musée Paul Valéry, Sète)

 

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Maintenant c’est le soir

Entre nous s’amoncellent des blocs de tendresse

Quand nous parlons ils bougent doucement

tu dirais les plumes d’un oreiller

On pourrait aussi en faire une maison

avec une porte et des fenêtres toujours ouvertes

dedans des souffles de printemps

Mais nous restons assis sur la pierre du seuil

26 juin 2018

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Alabanza de nuestra época

A Oswaldo Guayasamin

Pour Ada

Leur cri

comme poing dressé

dans la gorge

mères sans larmes

faces exsangues

oiseaux cloués

sur les portes funèbres

ce jour où

d’une seule larme

a germé le deuil

interminable

Tres de Mayo

Nuit du quatre

Folles de mai

Le massacre des innocents

toujours recommencé

et maintenant Afrin

ces mères hagardes

au milieu de leur vie pulvérisée

et celle que fascine

peut-être l’image sur l’écran

de son fils levé à bout de grue

ainsi l’Iran élève ses poètes

et cette mère Rohingya

échouée sur la berge

ses bras n’ont pas retenu

son bébé qu’on jette dans le brasier

partout ce visage d’obsidienne

à trancher toutes les cordes

pour que tournent follement

les moulins de la douleur

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À l’approche de novembre

les corps s’arrondissent

on les croise partout

embarrassés les mains prises

dans les bras ou sur les hanches

comme chargés d’enfants

une odeur de terre les suit

parfois des fleurs se froissent

cela leur fait des lampes

à couper les ténèbres

quand ils s’avancent dans les allées

hésitent au carrefour

à la recherche d’une voix

traversés d’un sourire

Premier novembre

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la poésie est la part solaire de l’absence

quand la mort retournée sur l’envers

montre sa nudité maigre

sa vanité

le poème la tient en échec

 

11 septembre 2017

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Une fois

quelqu’un a habité là

quelqu’un a parlé de cette bouche

quelqu’un a serré une main de cette main

quelqu’un a bougé avec ce corps

et puis un jour

il n’y a plus personne

on ne peut pas dire qu’il est parti

ni où d’ailleurs

pour quel long voyage au pays des rêves ou des oursons roses

ce qu’on dirait peut-être à l’enfant

on ne peut pas dire cet endroit

un lieu informe un trou noir

une cavité d’absence

où tout ce qui a été

se retourne comme une peau

sans chaleur sans parole sans odeur

sans rien

un lieu où tout ça se défait

il y avait quelqu’un

il n’y a plus personne

pas de porte où frapper

pas de mur autre que ce silence définitif

on reste dehors

en dehors de nulle part

il n’y a rien à franchir

 

29 juin 2017

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Dans la déliaison du monde

il y a toi et quelques autres

des constellations

tu dis « le merle enseigne aux tuiles à voler »

et soudain

la vie se fait légère

la maison se transporte dans les airs

elle tient seule dans la musique d’un vers

avec le maître du chant

moi de ma pupille fixe je contemple

le monde vertical et fluide

propice à l’envol

j’y prends d’improbables appuis

pour Ada

19 mai 2017

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Nous pénétrons le bois obscur

à la boussole des rossignols

leur chant ouvre des fenêtres

accroche des lampes

au plus épais des branches

la nuit n’est plus la nuit

une chambre de musique

leurs voix lèvent des voiles

et nous filons

ainsi le souffle du poème

secoue

toute l’ombre collée à nos souliers

13 mai 2017

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BALTIQUE

à Chantal et Gilles

De la fenêtre le lac

Immobile mais vivant

Sous la poussée du vent

On croirait des troupeaux

Lâchés sur un miroir

Nous longeons la folle clairière

Trois pies remettent le monde

A l’endroit d’un trait net

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Attendre la saison

Où les eaux s’ébrouent

De leur torpeur muette

Quand la glace craque et se fend

Dans un chahut d’arêtes où la lumière prend

Attendre ce remuement

Des eaux vives qui triomphent du poids

Par saccades renversements

Brisures cristallines sous le vent

Comme une forme d’espoir

Que quelque chose vient

Dans le regard de glace

D’un homme chaviré

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Un rai de jaune à ras de terre

Des craquements travaillent le lac

Fouillis d’oiseaux à travers branches

Une nuit suffit à recouvrir

Ces éclosions

Neiges et laines à nouveau le paysage

Est une partition aveugle

Jouée toute en blancheur

Le lac s’absorbe

Dans le mutisme de ses eaux

Les chemins estompent leurs traces

Angles et pointes escamotés

On marche dans cette étendue

D’étoupe et d’ouate

C’est comme un tableau

Fragmenté

En bandes et masses compactes

Ou bien un livre d’images anciennes

Des contes du grand Nord

Un lièvre immobile oreilles dressées

Nous regarde

Soudain la neige est bleue

Et c’est le soir

25 février 2017

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