Poèmes

Poèmes du jour

Quasi en bouche

l’écrin de bakélite

dans les vagues du métro

qui la ballottent

avec un âcre goût de fer

et la portent

jusqu’aux rives d’une

lointaine Afrique

de banlieue

les voix se croisent

à des kilomètres de rail

prennent couleur d’essieux

combattent la rouille

s’équilibrent sur les fils

d’une tendresse inaudible

dans le fracas

reste la mimique

quand une stridence ponctue

la fermeture de la ligne

29 octobre 2019

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On a décroché les étoiles

au ciel des villes électriques

plus le rire des dieux

l’azur ah l’azur des lyriques

s’est dissout dans les hauts fourneaux

là-bas là-bas les nuages

traînent des pluies

jaunes et sales

parfois des oiseaux

abordent encore au couchant

imagine qu’ils se prennent les ailes

dans nos câbles nos lignes nos rails nos machines

l’espace saturé de notre déraison

imagine qu’ils perdent le nord

se prennent dans des nocturnes poisseux

oublient le tremblé de la lumière

à leur passage dans les ourlets du soir

oubliés l’euphorie des crépuscules

les saluts du matin

ciel et terre désertés

nos carcasses

rivées

à la pesanteur

2 octobre 2019

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Variations sur un Printemps intérieur
1-
L’air de rien les oiseaux
méditent un poème aérien
ponctué de flèches noires
à l’aplomb des cerisiers
Nos mots suivent un cours plus lent
sinuant autour de la nappe
en paroles esquissées
dans la trame du jour
Comme nous peinons
à préciser les contours d’une forme
de nos bouches pataudes
Si loin du chant tissé avec les fleurs
polyphonie suave
qui s’invite un instant à la table du ciel


Conversation des oiseaux


2-
Hirondelles sur les pointes d’avril
dans le jour effilé
voix claires du printemps
sèment à la volée
aux clairières du ciel
couronnes de rose et blanc
le matin sur le seuil du verger
veille les rosiers de Damas
la promesse d’éclore
dans le passage du temps


3-
Soudain la voie lactée
essaimée dans le champ
déploie son horizon
tandis que nous montons
vers la voûte renversée
dans la coupe des marguerites
désaltérant nos yeux
de leur humble beauté


Pour Lydie


4-
Sous l’arche du cerisier
la parole ancienne s’invente
par nos bouches recueillies
revenus de tous les effondrements
nous assurons notre prise
dans les fleurs des pommiers
en ce jardin-refuge
la terre veut bien encore
nous accueillir dans sa douceur


Vendredi des ténèbres


5-
Comme pour un autre repas
festif cette fois nous partageons
le pain la parole le vin
étonnamment silencieux
silhouettes à peine
sous l’arbre à contre-jour
traversées de pétales et d’oiseaux
perpetuum mobile
de la vie irréductible
en ce jardin
nos ombres à l’écart ne pèsent pas


à Charlotte et Bruno
18-21 avril 2019

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Devant nous s’étend un âge de cendres

nos mains se gantent de fer

nos têtes se hérissent

néo-archéoptérosaures

nous travaillons aux fissures du monde

adorant des dieux fossiles

nous nous croisons sans nous reconnaître migrants

des fosses du néant à celles d’abondance

sous les enseignes Joyeuses fêtes nos angoisses

se tamisent de courant alternatif

les pauvres élisent leur carton

nous déroulons les bolducs

la vie-papier de soie se frisotte en couleurs

puis se déchire d’un ongle

accrochés aux promesses de l’an neuf

nous lançons nos vœux à tous vents

Prométhées de pacotille

nous sautons de poussières en étoiles

éblouis de leur éclat mort depuis longtemps

nous perdons la mémoire des arbres

leurs têtes couronnées d’oiseaux

se nouent en bouquets de fumées

oh retrouver le chant de l’eau

 

31 décembre 2018

ultima

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A celle qui est sortie de la vie

en passant le pont

plus jamais n’y dansera

petite fille inconsolable

un pas de côté

pour se jeter dans le vent

défier les nuages voler

être légère enfin

et tant pis si demeure

l’ombre d’un corps sur la rétine

du garçon qui passait

ce n’est pas de sa faute

ni de tous ceux qui n’ont rien vu

la vie parfois vous met

de ces cailloux dans les poches

on ne peut pas continuer

 

Pour Assia, in memoriam

10 novembre 2018

 

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Déjà les prend la fièvre de la mer

sa langue de sel sur les lèvres

 

on a quitté tôt ce matin la corniche

aux cris des gosses et des mouettes

 

c’étaient les longs étés de nos enfances

tout barbouillés de couleurs

 

attente de la vague obstinément

les deux genoux enfoncés dans le sable

 

est-ce vers eux que tournent les faces aveugles ?

comme si leur regard

 

resté en deçà dans la touffeur

des chambres obscures

 

revenir au matin nonchalant sur la plage

ses confidences papotées

 

loin des corps à la dérive

et du désir à fond de cale

 

des exhalaisons anciennes

de toutes les traites d’esclaves

 

c’est juste une plage

l’été 60

 

on ne voit pas les campements

ni les cimetières sous la mer

 

(sur une toile de R.F. Grégogna, Camping plage de la corniche 1960 , in Catalogue du Musée Paul Valéry, Sète)

 

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Maintenant c’est le soir

Entre nous s’amoncellent des blocs de tendresse

Quand nous parlons ils bougent doucement

tu dirais les plumes d’un oreiller

On pourrait aussi en faire une maison

avec une porte et des fenêtres toujours ouvertes

dedans des souffles de printemps

Mais nous restons assis sur la pierre du seuil

26 juin 2018

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Alabanza de nuestra época

A Oswaldo Guayasamin

Pour Ada

Leur cri

comme poing dressé

dans la gorge

mères sans larmes

faces exsangues

oiseaux cloués

sur les portes funèbres

ce jour où

d’une seule larme

a germé le deuil

interminable

Tres de Mayo

Nuit du quatre

Folles de mai

Le massacre des innocents

toujours recommencé

et maintenant Afrin

ces mères hagardes

au milieu de leur vie pulvérisée

et celle que fascine

peut-être l’image sur l’écran

de son fils levé à bout de grue

ainsi l’Iran élève ses poètes

et cette mère Rohingya

échouée sur la berge

ses bras n’ont pas retenu

son bébé qu’on jette dans le brasier

partout ce visage d’obsidienne

à trancher toutes les cordes

pour que tournent follement

les moulins de la douleur

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À l’approche de novembre

les corps s’arrondissent

on les croise partout

embarrassés les mains prises

dans les bras ou sur les hanches

comme chargés d’enfants

une odeur de terre les suit

parfois des fleurs se froissent

cela leur fait des lampes

à couper les ténèbres

quand ils s’avancent dans les allées

hésitent au carrefour

à la recherche d’une voix

traversés d’un sourire

Premier novembre

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la poésie est la part solaire de l’absence

quand la mort retournée sur l’envers

montre sa nudité maigre

sa vanité

le poème la tient en échec

 

11 septembre 2017

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