Poèmes

Poèmes du jour

À l’approche de novembre

les corps s’arrondissent

on les croise partout

embarrassés les mains prises

dans les bras ou sur les hanches

comme chargés d’enfants

une odeur de terre les suit

parfois des fleurs se froissent

cela leur fait des lampes

à couper les ténèbres

quand ils s’avancent dans les allées

hésitent au carrefour

à la recherche d’une voix

traversés d’un sourire

Premier novembre

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la poésie est la part solaire de l’absence

quand la mort retournée sur l’envers

montre sa nudité maigre

sa vanité

le poème la tient en échec

 

11 septembre 2017

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Une fois

quelqu’un a habité là

quelqu’un a parlé de cette bouche

quelqu’un a serré une main de cette main

quelqu’un a bougé avec ce corps

et puis un jour

il n’y a plus personne

on ne peut pas dire qu’il est parti

ni où d’ailleurs

pour quel long voyage au pays des rêves ou des oursons roses

ce qu’on dirait peut-être à l’enfant

on ne peut pas dire cet endroit

un lieu informe un trou noir

une cavité d’absence

où tout ce qui a été

se retourne comme une peau

sans chaleur sans parole sans odeur

sans rien

un lieu où tout ça se défait

il y avait quelqu’un

il n’y a plus personne

pas de porte où frapper

pas de mur autre que ce silence définitif

on reste dehors

en dehors de nulle part

il n’y a rien à franchir

 

29 juin 2017

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Dans la déliaison du monde

il y a toi et quelques autres

des constellations

tu dis « le merle enseigne aux tuiles à voler »

et soudain

la vie se fait légère

la maison se transporte dans les airs

elle tient seule dans la musique d’un vers

avec le maître du chant

moi de ma pupille fixe je contemple

le monde vertical et fluide

propice à l’envol

j’y prends d’improbables appuis

pour Ada

19 mai 2017

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Nous pénétrons le bois obscur

à la boussole des rossignols

leur chant ouvre des fenêtres

accroche des lampes

au plus épais des branches

la nuit n’est plus la nuit

une chambre de musique

leurs voix lèvent des voiles

et nous filons

ainsi le souffle du poème

secoue

toute l’ombre collée à nos souliers

13 mai 2017

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BALTIQUE

à Chantal et Gilles

De la fenêtre le lac

Immobile mais vivant

Sous la poussée du vent

On croirait des troupeaux

Lâchés sur un miroir

Nous longeons la folle clairière

Trois pies remettent le monde

A l’endroit d’un trait net

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Attendre la saison

Où les eaux s’ébrouent

De leur torpeur muette

Quand la glace craque et se fend

Dans un chahut d’arêtes où la lumière prend

Attendre ce remuement

Des eaux vives qui triomphent du poids

Par saccades renversements

Brisures cristallines sous le vent

Comme une forme d’espoir

Que quelque chose vient

Dans le regard de glace

D’un homme chaviré

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Un rai de jaune à ras de terre

Des craquements travaillent le lac

Fouillis d’oiseaux à travers branches

Une nuit suffit à recouvrir

Ces éclosions

Neiges et laines à nouveau le paysage

Est une partition aveugle

Jouée toute en blancheur

Le lac s’absorbe

Dans le mutisme de ses eaux

Les chemins estompent leurs traces

Angles et pointes escamotés

On marche dans cette étendue

D’étoupe et d’ouate

C’est comme un tableau

Fragmenté

En bandes et masses compactes

Ou bien un livre d’images anciennes

Des contes du grand Nord

Un lièvre immobile oreilles dressées

Nous regarde

Soudain la neige est bleue

Et c’est le soir

25 février 2017

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Dans les chambres les habits par terre

font des tapis de feuilles

ils gardent dans leurs plis

les odeurs du jour

sueur bière ou cigarette

poussières et fumées grasses de la ville

pas pressés sur les trottoirs

ils laissent respirer les corps

ils se serrent l’un contre l’autre

se baignent dans la lumière des origines

parfois ils se caressent

cela fait une musique très particulière et très intime

ils n’entendent pas les clameurs

de la nuit tout autour

la porte est close

leur tête enfouie sous les bras repliés

dans les draps tièdes

ils ne voient pas

les faux pères Noëls qui ouvrent de grands yeux

dans leurs costumes rouges

la fête qui se glace

d’autres draps dehors

des vêtements qui suintent sur des civières

d’autres corps qui sentent

sang et cendre

Nizza Berlin Alep Jerusalem

toujours de nouveaux noms

hachent la carte de leurs lettres maculées

ce ne sont plus des noms de catalogues

des destinations pour voyages de noces

juste des marchés défoncés par des voitures folles

maintenant ils gémissent dans leurs rêves

qui peut dire si c’est de plaisir

Aux morts de l’année

22 décembre 2016

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Patrocle désarmé voyant sa mort de face

La lance de bronze plantée au bas du ventre

Vibre longtemps et soudain modifie

La qualité de l’air – lui donne

Son poids de cendres

Que rêvent les guerriers

Quand la nuit dénoue leurs muscles

Quel nectar d’oubli ?

De quoi rêvent les corps

Des hommes tombés dans la poussière ?

Avec le soir leurs ombres s’allongent

Regardent au loin trembler

Les feux des vivants

Course arrêtée

Dans le corridor étroit

Nus à nouveau

Nourrissons de la mort

Des millions de morts

Des millions de fois la vision

Le flot qui fuse d’une gorge tranchée

Ce regard obscurci

Cette chair pourrissante

Joues griffées par les ongles carmin

Leurs joues couleur d’aurore

Sanglantes dans le cri

Leurs corps aux robes profondes

Jetés en travers de la mort

Incapables de soulever ce poids du deuil

Ô le coulis du vent

Sur les visages tenus dans leurs paumes

Quand il y avait encore des hommes

Maintenant des tombeaux dérivant sur la mer

Oraison chantée pour ceux-là

Descendus au silence des eaux

4 décembre 2016

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Bien enclos dans leurs chambres

les morts s’étonnent en novembre

de ce raffut qu’on fait là-haut

à coups de brosses et de seaux

on frotte on gratte on frappe

à la porte de leur maison

mais ils n’ont pas de fenêtres

pour y passer la tête

demander ce qu’on veut

ce matin se réjouir

des couleurs que font toutes ces fleurs

pour quelle fête ce bouquet

voilà qu’ils ont oublié la date

ils sont un peu confus

ça fait si longtemps

leurs ombres s’étirent se remuent

flottent en vapeur douce

au-dessus des marbres luisants

30 octobre 2016

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Des barques encore…l’œil courbe errant sur l’horizon qui tangue dans la lumière du soir. On voudrait bien aller de l’autre côté, se mettre la tête en bas, pourquoi pas, si marcher continue d’être une aventure. On reste là, pris dans le déferlement de la couleur. Juste avant la nuit. Un papillon s’affole dans la membrure, se cogne à des planches invisibles. Comme un animal, un homme peut-être, qui se débat dans une eau de plus en plus froide et lourde. Bientôt ses membres engourdis glissent dans une pesanteur définitive. On ne le sait pas quand la barque est pourrie ou trop chargée. On n’a que ce désir d’aller marcher de l’autre côté, avant la nuit.

2 octobre 2016

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