Le vendredi 10 juin et le samedi 11 juin 2016, les deux auteurs de théâtre en résidence chez Liber-Libra, Danielle Vioux et Roger Lombardot, ont offert au public le fruit de leur semaine d’écriture.

Nos auteurs ont lu leurs textes entre chien et loup au bord de mer, dans un espace aménagé par les soins de Gilles Desnots. Une scénographie inventive, qui a dû s’adapter aux contraintes du lieu et de la météo…et qui a réussi à créer des ambiances magiques. Deux soirées dans deux lieux différents donc, qui ont réuni les spectateurs installés sur des tapis et des coussins face à la mer.

Danielle Vioux et Roger Lombardot ont joué le jeu de la contrainte : croiser leurs écritures pour y faire entrer la mer, tout en gardant leurs univers respectifs. Ainsi, Danielle Vioux a convoqué trois vieilles femmes, à la manière des sorcières de Macbeth, mais qui, à la différence des personnages de Shakespeare, sont porteuses d’une parole sage. Elles se sont mêlées à une foule hétéroclite, convoquée à une fête sur la plage pour y faire entendre la voix des disparus, de ceux qui s’exilent et sombrent. En contrepoint, Roger Lombardot a emmené son public à Tahiti. Prenant le prétexte d’une résidence d’écriture près de Papeete – jolie mise en abyme !- il a déroulé le fil d’une histoire autour de la danse et du sexe. Deux voix qui se sont répondu jusqu’à se rejoindre sur la plage dans le moment réel de la rencontre entre deux auteurs.

Le public attentif a écouté, a ri, est reparti après le partage des nourritures terrestres dans l’enchantement que seul procure le théâtre comme lieu éphémère et généreux.

EXTRAITS :

« L’homme : Sur cette plage, oui. Cette plage justement. Il y a deux jours. Je n’arrive pas à l’oublier.

L’auto-stoppeuse : Vous parlez de cet enfant noyé qu’on a retrouvé là ?

L’homme : Oui.

L’auto-stoppeuse : Vous l’avez vu ?

L’homme : Oui.

L’auto-stoppeuse : Ce n’est pas le premier. Il en arrive tous les jours. Ils échouent là sur le rivage et on ne peut pas faire semblant de rien.

L’homme : C’était mon premier.

L’auto-stoppeuse : Mais vous ne parlez que de ça aux infos

L’homme : Je parle de ce qui se passe au loin.

L’auto-stoppeuse : Pas toujours.

L’homme : C’est vrai. Quand c’est tout près, c’est autre chose.

L’auto-stoppeuse : Vous voyez.

3 – En-haut 

Selva : La nuit, là-haut, on entend les rossignols.

Patience : Il y a cette chanson que je n’arrive pas à retrouver.

Urka : Dans les moments de doute, je passe ma main sur les parois de ma caverne et je me souviens.

Patience : La mémoire me fait défaut. Pourtant la ritournelle est là quelque part en moi, dans quelque recoin caché. Il suffit d’attendre qu’elle montre son museau.

Selva : Là-haut, la nuit, des voix racontent à qui les entend. Des voix chuchotent en caressant de leur souffle la peau des voyageurs.

Urka : Les traces des mains de ceux d’autrefois, mes mains s’y emboitent tout juste.

Selva : Il est question de voyages, de naufrages, de l’eau qui recouvre les terres et des îles qui en émergent, il est question de fuite et de survie, de naissance et de mort.

Urka : Parfois elles se confondent, la naissance et la mort. Et cependant…

Les trois : Infini est le temps du possible entre les deux, infinis sont tous les après qu’imaginent les mains sur les parois des cavernes, les chants oubliés des rossignols, les paroles confuses entre les arbres. Descendons. Il est temps. »

Danielle Vioux, Caillou flotté  / Loin, près(titres provisoires)

 » Je le lui promis. La prochaine fois qu’on m’inviterait en résidence sur une côte, quelle qu’elle fût, j’écrirais cette histoire… Plusieurs années ont passé et j’avais presque oublié mon serment lorsque Gilles me proposa de m’accueillir à Hyères en compagnie d’un confrère. En l’occurrence, une consœur. Il me précisa que la restitution aurait lieu sur la plage. C’était inespéré. Raconter sur une plage une histoire qui s’était déroulée sur une autre, à vingt mille kilomètres de là. La faire entendre au spectateur… en situation. Toutefois, un peu plus tard, il me fit savoir qu’il souhaitait qu’on croisât nos écrits, Danielle et moi…. Mon édifice s’effondrait. Le fil que j’avais tendu entre le Pacifique et la Méditerranée prenait l’eau… se ramollissant comme le désir après l’amour. Ne sachant comment honorer mon serment tout en observant la consigne, je demandai à Danielle si elle accepterait que je trace mon sillon et que je la rejoigne à la fin. Elle accepta de bonne grâce, prenant à son compte le fruit de nos échanges et l’agrégeant à ses propres envies. Mais voilà qu’on arrive à la fin et je ne sais toujours pas comment la rejoindre. Trouver l’accord entre ma mémoire et la sienne.  Je peux seulement lui dire que sa chaleureuse présence, la vigueur de sa pensée et ce que nous avons partagé d’intime au cours de cette résidence m’a aidé à me tenir dans l’humeur qui me permettrait de vous raconter cette histoire. C’est sans doute là que nous nous rejoignons : à l’endroit de la confidence. Elle a permis à deux auteurs, le temps d’une résidence, de passer d’une relation confraternelle à un lien fraternel. Ce qui, de mon point de vue, est une forme supérieure de l’aventure…

-Et si on allait se baigner, dit Atiri.

Malgré l’heure tardive, il y avait du monde sur la plage. Des gens qui dansaient. Des corps nus embrasés par la lune. Une grosse lune rouge… Atiri ne les reconnut pas. Ils n’étaient pas d’ici. Ils venaient de loin, nous dirent-ils. On les avait chassés.

-Je m’appelle Raimundo, dit l’un d’eux.

-Et moi Yannis, dit un autre.

-Nous, c’est Selva et Urca et Patience. Nous sommes les guetteuses. Nous veillons sur eux.

-Venez ! dit Atiri aux spectateurs qui s’étaient approchés.

On dansa tous ensemble, au rythme des tambours… puis on entra dans l’eau, riant et poussant des cris, comme les enfants… On était heureux d’être là, vivants… »

Roger Lombardot, Tautira

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